jeudi 9 décembre 2010

Première neige



     Depuis le temps que Paul nous vantait les mérites de sa cheminée en plein Paris, nous étions enfin réunis tous les quatre dans son appartement par une glaciale après-midi d’hiver, les doigts engourdis et les joues brûlantes, pour apprendre qu’il nous était interdit de nous en servir. « Il faut la faire ramoner. » Paul a pour les choses pratiques un respect pointilleux. 
« Bon, je vais faire du thé, ça nous réchauffera. » Léa disparut dans la cuisine, tournant le dos à ses grimaces tandis qu’il se mettait en quête d’un liquide plus revigorant. Sylvie s’était approchée de l’âtre froid et, appuyée au manteau de la cheminée, fixait d’un air songeur les bûches disposées pour une flambée. « C’est du vrai bois, tu penses ? » me demanda-t-elle en s’agenouillant. Elle attrapa sur un fauteuil un journal qui traînait, glissa sous les bûches quelques feuilles froissées, tira de sa jupe en tweed vert un petit briquet doré et, avec le même air d’application rêveuse, approcha la flamme du papier. Au premier crépitement, son visage s’éclaira d’une joie enfantine. Paul entra avec le plateau à thé. « Mais !... » Elle haussa les épaules. « Elle tire très bien, cette cheminée. » Dehors, il s’était mis à neiger.


texte Eugénie Rambaud

jeudi 2 décembre 2010

Fausse piste


    J’étais entré dans le bistrot de la gare pour un café. Elle était juchée sur un tabouret de bar, dans une robe légère pour la saison, et à 8 h du matin tenait entre ses doigts un verre à vin, vide. Elle jouait avec le verre en jetant des coups d’œil à l’énorme pendule au-dessus de la porte battante. Je commandai et, tirant une cigarette que je n’allumai pas, suivais les mouvements de sa nuque sous les petits cheveux coupés court. Soudain elle se laissa glisser du tabouret, fit tomber une pièce sur le comptoir et prit la sortie sur la rue, découvrant à côté du verre une petite tasse à expresso. Je finis précipitamment mon café brûlant, fis signe au serveur que je revenais et poussai la porte battante. Sur le terre-plein, un bus refermait ses portes sur sa silhouette rendue imprécise par la vitre teintée. Derrière le bar, le serveur laconique essuyait le verre à vin.
texte Eugénie Rambaud

jeudi 25 novembre 2010

Dans le creux de l’oreille

La sonnerie d’un téléphone a troublé le silence. J’ai froncé les sourcils comme tout le monde avant de réaliser que c’était le mien.
- Merci de bien vouloir éteindre vos téléphones portables !
L’objet du délit à la main, je traverse le Petit Palais en courant presque. À cette heure, je pensais trouver le café vide ; mais à une petite table ronde, une jeune femme seule fume une cigarette. Elle sourit à la silhouette bleutée d’un homme qui fait les cent pas de l’autre côté de la baie vitrée. Elle me voit ; elle éteint sa cigarette et se lève. L’homme a disparu. Elle se glisse alors derrière un pilier, extraie de sa robe étroite un tout petit téléphone qu’elle porte à son oreille, blotti dans le creux de ses mains et, les paupières baissées, son dos nu contre la pierre froide, elle écoute sans rien dire. J’entends des pas énergiques sur le marbre, le claquement du boîtier derrière le pilier. Elle jette un coup d’œil à son reflet, lisse une mèche rebelle avant de s’éloigner, tandis que la voix familière de mon répondeur annonce : « Vous avez un nouveau message. » C’était ma mère.
texte Eugénie Rambaud

mercredi 17 novembre 2010

Le départ



Le départ du train n° 8227 pour S***, voie 11, était annoncé avec une heure de retard. L’heure était passée et rien ne venait. Une foule compacte s’était amassée entre le pylône et le distributeur de boissons, guettant sur le dessin des rails le nez fuselé du TGV. Elle se tenait un peu à l’écart, un sac rouge à la main, scrutant avec intensité le bout du quai et les éclats de soleil sur la tôle de la locomotive. Elle bougeait si peu que des pigeons, de plus en plus nombreux, picoraient à ses pieds, lui frôlant les chevilles de leurs plumes. Elle eut un geste pour les chasser. Le train entra en gare, faisant lever ensemble 150 voyageurs et la volée de pigeons battant des ailes autour de la jeune fille. Les oiseaux se réfugièrent sous la charpente métallique tandis que le flot s’écoulait lentement sur la voie 11. Bientôt il ne resta qu’elle sur le quai. Elle attendit que le train fût parti, fit volte-face et sortit de la gare à grandes enjambées, le sac rouge battant ses mollets. Elle avait changé d’avis.


texte Eugénie Rambaud



jeudi 11 novembre 2010

Sous un chapeau de paille


Sous un chapeau de paille, un joli minois blond, une bouche vermeille qui ne sait dire que non et des épaules frêles que le rire secoue. Ma Parisienne est un modèle du genre têtu. Je l’ai trouvée assise sur un banc dans la rue, le nez piqueté de tâches de soleil sous la paille de son chapeau. Avec mon appareil photo et mon plan de métro, j’avais tellement l’air de ce que j’étais qu’elle a cru que je me moquais d’elle ; puis elle a proposé de me servir de guide. Elle a couru devant moi sur ses jambes de sauterelles. Elle a posé à côté d’une colonne Wagram, recueilli dans sa paume un peu de l’eau glacée d’une fontaine, chassé les pigeons du parvis de l’Opéra, refusé de monter dans la grande roue des Tuileries, pris les sens interdits à vélo ; au milieu du Pont-Neuf elle m’a laissé sa main, sur le Pont des Arts elle m’a donné ses lèvres.

Le chapeau de paille est accroché à la fenêtre de ma chambre d’hôtel. Dans le ciel nacré d’octobre, le clocher de l’église Saint-Germain sonne l’heure. Ma Parisienne s’en fout ; elle dort, la main droite posée sur l’oreiller. Je dépose un baiser sur chacun de ses doigts repliés, et ses cils frémissent comme les ailes d’un papillon sur le point de s’envoler.

texte Eugénie Rambaud



jeudi 4 novembre 2010

jeudi 28 octobre 2010

Régime élémentaire

« J’ai faim. »

La voix de sa fille l’avait tiré d’un sommeil comateux. Assise au bout du lit elle le regardait en suçant son pouce. L’écran du réveil indiquait une heure déraisonnable pour un lendemain de cuite, mais héroïque pour l’estomac d’un enfant affamé. Manque de chance, il faisait beau, le soleil inondait les murs de la cuisine. A travers l’écran protecteur de ses cheveux en bataille, il inspecta le contenu du frigidaire. La petite fille le suivait, pieds nus sur le carrelage, à quelque pas des placards qu’il ouvrait un à un. « Ya rien là-dedans », fit-elle comme il découvrait où se rangeaient les détergents.

« Je saute dans un pantalon et on va au marché. » Sa voix rauque lui rappela les soirées étudiantes, il s’enferma dans la salle de bain. A travers la porte elle cria « Y a pas de marché, c’est mercredi. » Il se dit que sa semaine de père célibataire allait être longue.


texte Eugénie Rambaud



jeudi 21 octobre 2010

Quai à quai



Je lui avais donné rendez-vous quai de Loire. Elle m’attendait sur le quai d’en face, son téléphone fourré au fond de son sac en mode silencieux. Elle se promenait devant l’entrée du cinéma; je reconnaissais son pas nonchalant, devinais son expression évaporée, de celle qui ne veut pas avoir l’air d’attendre. Je finis par sauter à pieds joints au bord de l’eau pour attirer son attention. Elle me fit un petit signe et grimpa prestement dans la navette fluviale qui partait. Elle se posta à l’avant, s’appuyant des deux mains au bastingage pour se perdre dans la contemplation du canal moiré par le crépuscule. On aurait dit que d’un instant à l’autre, le vent du large se levant, elle allait porter sa main gantée de blanc à son chapeau, et se pencher par dessus la barrière sur les flots noirs de l’océan qu’elle s’apprêtait à traverser, du pont d’un transatlantique, 1920. J’entendais même la corne de brume. Elle sauta à terre avec enthousiasme.

- Vous avez fait bonne traversée ?

- Agitée, la nourriture était détestable et nous avons affreusement dormi.

Sa main à mon bras, nous sommes entrés dans le cinéma.


texte Eugénie Rambaud


jeudi 14 octobre 2010

Poste restante



Tous les matins elle venait au café écrire une carte postale. Elle s’installait près de la vitre et commandait un Earl Grey. Je la voyais qui promenait des yeux rêveurs sur l’avenue de Friedland à travers la vapeur du thé brûlant. Vers 10h30, la camionnette du facteur la tirait de son hébétude. Elle griffonnait quelque chose à la hâte, ramassait ses affaires et se précipitait dans la rue. Ce matin-là, elle était partie depuis quelques minutes quand j’ai trouvé la carte sur la table. C’était une vue de la ville prise depuis l’Arc de Triomphe; au dos, un nom, une adresse, un timbre. « Inutile de revenir ». La fille n’est pas revenue, et j’ai gardé la carte postale.


texte Eugénie Rambaud


mercredi 6 octobre 2010

That’s all jazz

La nuit expirait dans une épaisse brume de chaleur. Le pianiste du Jazz Café, en sueur, a plaqué un ultime accord vibrant dans le silence recouvré. Elle avait dansé toute la nuit, semant veste, sac, chaussures. Au dernier tintement de cymbale elle s’est écartée de son partenaire, clignant des yeux dans la lumière brutale des plafonniers. Pendant qu’il cherchait ses affaires sous les chaises, elle a monté pieds nus l’escalier étroit. Sur le trottoir, l’air frais lui a saisi les chevilles. Un regard furtif jeté à la porte du bar, elle s’est éloignée, en Cendrillon des temps modernes qui du bal rentrerait à pied, son unique chaussure à la main.

texte Eugénie Rambaud