jeudi 10 février 2011

Agenda double



- "Je vous laisse, j’ai ma réunion qui commence. Au revoir Pierre, et merci de votre compréhension." 
texte Eugénie Rambaud

jeudi 3 février 2011

Les migrations


             C’était une heure à laquelle habituellement les jeunes filles dorment encore. L’étang du parc reflétait le soleil d’octobre tremblant dans un ciel d’opale. Elle était assise sur un banc, un livre ouvert à la main, et regardait le jardin embrouillé de brume. Une femme seule poussait lentement un landau en faisant crisser le gravier. Le vent s’était levé, chassant la brume et les feuilles mortes de l’allée. Elle pencha la tête sur son livre, la releva. Le sillon d’un canard ébouriffé plissait la surface de l’étang. Au-dessus de leur tête, un vol de canards sauvages (supposa-t-elle) balafrait le ciel d’un adieu en forme de « V ». Elle chercha dans la poche de son manteau de quoi consoler l’oiseau solitaire, ne trouva rien mais résolut de s’acheter, en rentrant, un pain au chocolat. 

texte Eugénie Rambaud

jeudi 27 janvier 2011

Instantané

- Tu ne veux pas enlever tes lunettes pour la photo ? 
Pas de réaction.
- Tu es pénible, je t’assure…
Si tu crois que ça m’amuse. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
- Ne bouge pas ! Ca va être flou.
Autour des bassins de l’esplanade du Louvre, les Parisiens prenaient le soleil de janvier comme si c’était l’été. « Lucas, ne te penche pas, tu vas tomber ! » Un amoureux avait posé sur le genou de sa fiancée une main de propriétaire. « Je peux m’asseoir à côté de vous ? » A la place de cette fille, jamais je n’aurais accepté, pensa-t-elle en voyant un homme s’installer près d’une fille seule qui lisait. 
- Tu me regardes ?
« Lucas, qu’est-ce que je viens de dire ? Lucas ! » La voix de la mère changea. On entendit un bruit d’eau, des cris. La fiancée éclaboussée se leva précipitamment. « Pauvre petit, il va prendre froid ! » Le petit garçon grelottant balbutiait : « J’ai pas fait exprès, j’ai pas fait exprès. »
- Bon ! Cette fois c’est dans la boîte. On y va ? Qu’est-ce que tu regardes ?
Les amoureux envolés avaient changé de branche, l’homme était parti, la fille seule, son livre à la main, rêvait. Une petite fille accourut et plongea ses yeux dans le bassin. L’eau apaisée refléta son visage, le bleu du ciel, et cinq heures qui sonnaient. 
texte Eugénie Rambaud  

jeudi 20 janvier 2011

Small talks


         « Il fait un temps à rester derrière cette fenêtre toute la journée », se dit Amy en finissant son thé dans la lumière très blanche d’un beau matin d’hiver. La petite clochette de la porte d’entrée tinte. Louise s’installe avec un livre en attendant l’heure de son rendez-vous. « C’est la meilleure table » confie Denise à Marie-Hélène un peu plus tard en voyant les deux chaises libres inondées de soleil. « Nous sommes venues à la bonne heure » constate Marie-Hélène comme elles se fraient un chemin pour sortir. « Je n’aurais jamais cru qu’ils divorceraient. » Clara prête à  Sandrine une oreille distraite, dans le brouhaha de l’heure de pointe. « C’est ici qu’ils font les meilleurs scones de tout Paris. » Simon s’écarte poliment pour les laisser passer avant de prendre leur place. Il y a donc des gens qui boivent du thé toute la journée ? « Attendez, je vais débarrasser. » La serveuse fait disparaître le sandwich qu’il n’a pas terminé pendant que Lucinda sort son ordinateur. Dans le calme soudain revenu, une horloge sonne trois coups puis quatre. A peine assise sur la chaise encore chaude, Carole se perd si profondément dans sa rêverie qu’elle n’entend pas son téléphone sonner. « C’est à vous ? » Angélique la rattrape pour lui rendre son écharpe oubliée sur le dossier. Elle se promet de ne pas attendre plus d’une demi-heure, cette fois. Il fait tout à fait nuit maintenant, les reliefs d’un chocolat refroidi reposent dans le silence du salon de thé. Par la fenêtre la silhouette d’Amy s’encadre brièvement. Les lumières s’éteignent, une à une, remplacées par un rayon de lune sur la surface lisse de la table en noyer. 
texte Eugénie Rambaud

jeudi 13 janvier 2011

Ligne de fuite



            Elle s’était engagée dans la rue du marché, un sac en bandoulière qui, pensait-elle, ferait bien l’affaire. A chaque étal elle s’arrête, hésite, s’excuse en riant, demande des renseignements. Ses mains folâtrent autour des fruits ; à propos d’un avocat qu’elle tâte du bout du doigt : « C’est encore la saison ? » Les mangues odorantes se vendent deux par deux, elle repose une orange qui dévale la pile. Le maraîcher fronce un sourcil. Une brassée de pivoine lui sourit, un parfum de poulet rôti s’empare de ses souvenirs, samedi midi. A la terrasse où elle s’installe, les clients emmitouflés commandent des cafés serrés. Le contenu des paniers déborde. Elle sirote un expresso en regardant son sac vide avec perplexité. La cuillère tinte contre la porcelaine, deux euros dans le cendrier, elle se lève. Mais la pluie soudain la retient comme elle prend son élan, une averse d’automne qui tambourine sur l’auvent, chasse les odeurs et les passants. « Vous croyez que ça va durer ? »
Une rigole d’eau noire dévale le trottoir, emportant les rayons d’un soleil noyé et son pas décroissant sur le pavé mouillé.
texte Eugénie Rambaud

jeudi 6 janvier 2011

Eternel féminin


Une femme à la fenêtre d’où qu’on la surprenne est un séduisant mystère. Elle vous tourne le dos et ses yeux aimantés par le vide débordent du secret qu’elle ne veut pas vous dire. De la rue, son profil mouvant derrière la vitre dessine à vos rêveries un contour docile, vous lisez une promesse dans son regard errant. Mais elle s’écarte et le rêve vous échappe, elle se tourne vers vous et son visage est lisse quand elle vous demande : « Il va neiger, tu crois ? » La magie enfuie de ses doigts laisse sur le carreau une empreinte furtive, effacée par le froid. 
texte Eugénie Rambaud

jeudi 23 décembre 2010

Crillon sur les toits (un conte de Noël)

Pop ! 
Pschhhhh…
Cling !
« Joyeux Noël » dit Eugénie. « Et bonne année ! » fit Dorothea. 
Et l’on aurait juré que la Tour Eiffel, les paupières clignotantes sous le pétillement de ses lumières, souriait. 
Prochain épisode le 6 janvier 2011. Que l’esprit de Paris vous accompagne sur le chemin de croix qui va de la dinde au foie gras. 
A l’année prochaine !

jeudi 16 décembre 2010

Le balcon


      J’habite au 7e étage d’un immeuble de l’île Saint-Louis. On m’envie beaucoup mon 17 m2 sous les toits, surchauffé l’été, glacial l’hiver, et la vue sur la Seine par une unique fenêtre disjointe dont les fissures laissent passer, été comme hiver, le vent, la pluie et le bourdonnement des télévisions. Certains soirs, sur le balcon de l’immeuble qui me fait face, une femme sort pour fumer une cigarette. Elle porte une chemise d’homme qui lui tombe à mi-cuisse, bleue souvent et, quel que soit le temps, les manches roulées sur les avant-bras. Accoudée au rebord ouvragé, elle regarde le ciel gagné par l’obscurité. De temps en temps, quand je relève la tête de ma brosse à laver, je crois surprendre son regard posé sur moi. Mais elle se détourne et fixe le ruban marine de la Seine, avant de disparaître, son mégot jeté sur le pavé.
texte Eugénie Rambaud

jeudi 9 décembre 2010

Première neige



     Depuis le temps que Paul nous vantait les mérites de sa cheminée en plein Paris, nous étions enfin réunis tous les quatre dans son appartement par une glaciale après-midi d’hiver, les doigts engourdis et les joues brûlantes, pour apprendre qu’il nous était interdit de nous en servir. « Il faut la faire ramoner. » Paul a pour les choses pratiques un respect pointilleux. 
« Bon, je vais faire du thé, ça nous réchauffera. » Léa disparut dans la cuisine, tournant le dos à ses grimaces tandis qu’il se mettait en quête d’un liquide plus revigorant. Sylvie s’était approchée de l’âtre froid et, appuyée au manteau de la cheminée, fixait d’un air songeur les bûches disposées pour une flambée. « C’est du vrai bois, tu penses ? » me demanda-t-elle en s’agenouillant. Elle attrapa sur un fauteuil un journal qui traînait, glissa sous les bûches quelques feuilles froissées, tira de sa jupe en tweed vert un petit briquet doré et, avec le même air d’application rêveuse, approcha la flamme du papier. Au premier crépitement, son visage s’éclaira d’une joie enfantine. Paul entra avec le plateau à thé. « Mais !... » Elle haussa les épaules. « Elle tire très bien, cette cheminée. » Dehors, il s’était mis à neiger.


texte Eugénie Rambaud

jeudi 2 décembre 2010

Fausse piste


    J’étais entré dans le bistrot de la gare pour un café. Elle était juchée sur un tabouret de bar, dans une robe légère pour la saison, et à 8 h du matin tenait entre ses doigts un verre à vin, vide. Elle jouait avec le verre en jetant des coups d’œil à l’énorme pendule au-dessus de la porte battante. Je commandai et, tirant une cigarette que je n’allumai pas, suivais les mouvements de sa nuque sous les petits cheveux coupés court. Soudain elle se laissa glisser du tabouret, fit tomber une pièce sur le comptoir et prit la sortie sur la rue, découvrant à côté du verre une petite tasse à expresso. Je finis précipitamment mon café brûlant, fis signe au serveur que je revenais et poussai la porte battante. Sur le terre-plein, un bus refermait ses portes sur sa silhouette rendue imprécise par la vitre teintée. Derrière le bar, le serveur laconique essuyait le verre à vin.
texte Eugénie Rambaud